Presque tout le monde attend trop longtemps. C’est l’une des choses les plus constantes que j’observe depuis que j’accompagne : entre le moment où quelqu’un se dit « je devrais peut-être en parler » et celui où il décroche son téléphone, il s’écoule souvent des mois. Parfois des années.
« Ce n’est pas si grave »
C’est une phrase qu’on s’adresse surtout à soi-même, souvent juste après avoir raconté une situation qui, elle, l’est tout à fait. Nous avons intégré l’idée qu’il faudrait mériter d’aller consulter, qu’il existerait un seuil de souffrance en dessous duquel on n’aurait pas le droit de prendre la place de quelqu’un qui va vraiment mal.
Ce raisonnement se retourne contre celui qui le tient, et il repose sur une idée fausse : qu’il faudrait avoir des forces pour venir. C’est le contraire. Il n’y a rien à fournir ici, rien à réussir. Quand les ressources manquent, ce qui soutient n’est pas l’effort : c’est l’accueil et la reconnaissance de ce qui est là, tel qu’on arrive, à bout de forces s’il le faut, et sans savoir quoi dire. On peut consulter parce qu’on dort mal, parce qu’une relation nous laisse un goût étrange, parce qu’on ne se reconnaît plus. Ce sont des raisons largement suffisantes.
La peur de ce qui va remonter
L’autre frein, moins avouable, est la crainte d’ouvrir quelque chose qu’on ne saura pas refermer. Beaucoup imaginent la thérapie comme une excavation : on déterre, tout s’effondre, et on se retrouve plus mal qu’avant.
Ce n’est pas ainsi que cela se passe. On ne déterre rien : on va à la rencontre de ce qui frappe déjà à la porte. Ce qui remonte n’est pas un monstre, c’est une part de vous restée seule avec quelque chose, et qui cesse d’insister dès qu’elle est reconnue. On avance là où vous pouvez avancer, et on s’arrête là où vous vous arrêtez. Les sujets difficiles finissent par venir d’eux-mêmes, généralement quand vous pouvez les regarder, pas avant.
Le bon moment n’existe pas. Il n’y a que des moments un peu moins mauvais que d’autres, et celui où l’on se pose enfin la question.
Et l’entourage ?
« J’ai déjà des amis à qui parler. » Heureusement. Mais un ami vous aime, et c’est précisément ce qui l’empêche d’être neutre. Il veut que vous alliez mieux, vite. Il a un avis sur votre conjoint, sur votre patron, sur ce que vous devriez faire. Il vous connaît depuis dix ans et vous voit à travers cette histoire commune.
Un thérapeute ne vous doit rien de tout cela. Il n’a pas besoin que vous alliez bien pour être rassuré, il ne vous jugera pas au prochain dîner, et il ne fera pas circuler ce que vous lui confiez. Cette asymétrie n’est pas froide : c’est elle qui rend certaines choses dicibles.
Un premier pas très modeste
Prendre un rendez-vous n’engage pas une thérapie. Cela engage une heure de votre vie, au terme de laquelle vous serez libre de ne pas revenir. C’est un essai, pas un contrat. Et si le courant ne passe pas avec la personne en face, ce n’est pas un échec : c’est une information utile, qui vous rapproche du praticien qui vous conviendra.
